
On my way to traverser la rue
La santé mentale c’est un truc qui m’intéresse très fort, j’adore lire sur le sujet, y réfléchir, et en parler.
Récemment, j’ai bien aimé lire Se rétablir de Lisa Mandel, une bédé sur la notion de guérison en santé mentale.
Ce qui m’intéresse c’est d’essayer de comprendre pourquoi c’est encore si compliqué d’en parler sans avoir l’air de se victimiser ou de s’inventer des problèmes, et apprendre comment vivre avec ça. La folie, on n’a pas envie que ça nous tombe dessus, mais en même temps ça nous fascine un peu. Pourtant, dans les milieux dans lesquels j’évolue (citadin·es éduqué·es trentaine), c’est ok de dire qu’on va chez lea psy, qu’on a tel ou tel problème et qu’on prend une pilule pour l’anxiété. C’est un truc de générations, il paraît. De mon point de vue et dans ma situation, en apparence, je n’ai pas de difficulté particulière à parler de mes troubles à autrui. Pourtant la psychophobie existe, bien sûr, puisque malgré ma propension à dire absolument tout ce que je pense sans jamais faire le tri, j’ai toujours peur d’en parler, je me censure un peu ou bien j’ai tendance à minimiser mes difficultés. Sinon il existe un autre mécanisme qui rend difficile pour l’entourage de détecter le trouble et qui s’appelle le masking: je souris, je cache mon intense frustration ou mon pic d’anxiété, alors que j’ai plus d’énergie du tout et que je veux juste rentrer chez moi. Il y en a un autre qui s’appelle l’éducation genrée: c’est plus difficile de détecter le TDA chez les personnes AFAB, parce qu’on nous autorise jamais à péter un plomb.
Ni le TDA ni le trouble dit anxio dépressif n’empêchent de vivre une vie « normale » (chacun·e met le curseur où iel l’entend), c’est une forme de handicap certes mais c’est vivable dans mon cas. Il y a des cas où c’est moins vivable évidemment, c’est un spectre. Et puis c’est très répandu. Plein de gens vivent avec sans le savoir. C’est difficile de trouver les mots sans minimiser, justement. C’est invisible, ça se joue au niveau cognitif donc les difficultés engendrées sont difficilement quantifiables. C’est juste que ça se traduit par le fait que l’organisation du quotidien, l’exécution des choses et l’estime de soi c’est : très difficile. Ça rend vulnérable à l’addiction, à la dépression, donc bien souvent ça mène à des diagnostics foireux aussi.
J’avais lu il y a quelques temps un strip d’elisa.bso qui parlait des risques à parler de sa santé mentale sur Internet. Des personnes bienveillantes autour d’elle lui disent de faire attention, pour son bien. C’est jamais clair : faire attention et : pour ton bien. Malgré la bienveillance, ça sonne comme une demande expresse de la fermer. Ce strip en particulier m’a interpellé parce qu’il soulevait un truc qui m’angoisse: est-ce que parler de ses troubles de santé mentale et/ou de neuroatypie publiquement ça nuit à l’employabilité? A l’image, à la réputation?
Alors ben oui, sûrement. J’imagine que ça dénote d’une forme de faiblesse et de vulnérabilité, et dans cette société validiste, ça ne flaire pas bon la productivité.
Je comprenais pourtant que c’était important d’en parler publiquement, à ses followers donc des gens un peu random, parce que je ressentais moi aussi le besoin de parler de santé mentale à qui mieux mieux, pour trouver des réponses au hasard. C’est déjà une forme de manque d’inhibition qui peut s’avérer préjudiciable. En fait, j’ai un peu une dissonance à cet endroit parce que pour moi, raconter trop sa vie sur Internet, déjà j’y suis habituée et à quelques exceptions près ça ne m’a apporté que des échanges enrichissants et du lol, donc j’ai du mal à y voir de risque. Mais ça me fait un peu flipper quand même, et j’ai du mal à comprendre pourquoi, parce que j’ai jamais trop eu en tête qu’il fallait faire gaffe aux recruteurs ou je sais pas quoi.
Avant de comprendre que j’avais un handicap invisible et que avoir un cdi en 35h dans un domaine qui m’intéresse bof était pour moi chose très difficile sans traitement ni aménagements, j’en faisais une sorte de truc identitaire. Je disais des lieux communs du style : ah nan mais moi je peux pas travailler dans un bureau. J’avais été prof ou pionne ou serveuse et d’autres trucs et j’avais l’impression que avoir un desk job c’était forcément des collègues chiants, des règles absurdes, un environnement ennuyeux à crever, ou comme dans une start up: tout simplement mon pire cauchemar. Bon c’est un peu vrai mais c’est une vision assez immature du truc et il y a des exceptions heureusement. En fait ce qui me révoltait c’est que j’avais l’impression qu’on essayait de me faire avaler que le travail était la principale source d’épanouissement dans la vie. Donc à un moment, j’ai rejeté l’idée de carrière.
Ok mais il faut quand même de l’argent. Apparemment même si on n’a rien demandé il faut gagner sa vie. Et en plus j’aime bien malgré tout l’idée de participer à tout ce qui se passe dehors, je suis sociable et j’ai envie de faire des choses en collectif, quand même. Ce serait l’enfer de ne faire que des petits dessins en slip toute la vie. Théoriquement. Parce que c’est ce que je préfère. Mais si je ne faisais que ça, dessin et journaling full time, ça deviendrait totalement autophage et déplaisant. Enfin je crois que la pratique artistique et le travail, le truc du travail dit « alimentaire » ou non, c’est encore un autre sujet. Bref, que je veux dire, c’est que malgré tout, même si j’enchaînais les jobs et que je passais mon temps à changer d’idée de truc rémunérant à faire, et qu’au début ça me dérangeait pas trop, ça a fini par m’épuiser et à un moment c’est devenu important de trouver un arrangement qui me convienne.
Quand je suis allée au bout d’un long parcours de diagnostic qui a pris quasiment 10 ans, un processus qui m’a coûté beaucoup beaucoup d’argent et d’énergie, j’ai capté que j’avais effectivement un trouble de l’attention et un TAG et que c’était ça qui m’a empêchée d’avoir de la stabilité dans ma vie professionnelle.
Donc, certains jours, j’arrive vraiment pas à maintenir tout ce qu’il y a à maintenir. Je me mets à penser à tout ce qui déconne et à quel point j’ai aucun pouvoir sur tout ce qui déconne sans défaillir d’horreur et d’appréhension, alors pour mettre un peu d’ordre, je me dis qu’il faut penser à descendre la poubelle, mais d’abord il faut fermer le sac, ce serait bien de vider la litière du chat en même temps, mais avant de sortir il faut s’occuper du linge, mais quoi faire en premier, et pourquoi je suis debout dans cette pièce avec un stylo dans la main, mais j’avais commencé à faire des dessins c’est vrai, mais c’est déjà l’heure d’aller interagir avec quelqu’un et être agréable mais je trouve pas mes clés, je vais pas être à l’heure, je panique, et voilà, et tout ça parfois j’y arrive pas, j’y arrive mal et ça me plonge dans des états de détresse absolue alors que mes clés elles sont dans ma poche. Et aussi je pense que le fait d’être au monde et commencer à déconner quand le monde commence à faire vraiment trop peur, c’est simplement logique. L’écoanxiété par exemple n’est pas pas une vraie pathologie, c’est juste avoir raison.
J’avais un peu compris, donc, que j’étais pas très employable à cause de ma santé mentale en papier et de ma neuroatypie souçonnée. En un sens, cette résignation qui était une forme de renoncement avait pour effet un sentiment apaisant d’émancipation des attentes. J’étais disqualifiée du game, tant pis. Un peu le seum mais pas trop. Même si j’étais au clair et apaisée sur la raison pour laquelle j’avais abandonné l’espoir d’une carrière dans un quelconque domaine, (et que j’avais la certitude que ce n’était pas de « l’auto sabotage » ou ce genre de conneries new age psychologisantes); c’est quand même délétère d’angoisser en permanence sur ses sources de revenus, et sur qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire de moi, et est-ce que tout ça va bien finir.
Bon voilà.
Voilà mes réflexions mal rangées sur le travail et la santé mentale. Je sais pas trop où je veux en venir.
Je crois que juste j’aimerais bien que le « monde du travail » soit mieux adapté à la neuroatypie. Je parle en général parce que j’ai de la chance me concernant et j’ai à peu près un bon équilibre maintenant, mais j’aurais bien aimé qu’on m’épargne ces années d’errance diagnostique ou de violences psychophobes pendant lesquelles j’étais persuadée que j’allais rien réussir à faire de ma vie.

un aperçu de à quoi ressemble l’anxiété quand une pensée absolument anodine déclenche l’ouverture de la boîte à merdain
Assez naïvement, je me dis toujours que la transparence c’est très important pour les interactions humaines. J’aimerais trop que tout le monde soit honnête tout le temps, parce que suis incapable d’être stratège dans ma communication, et j’ai l’impression que ça me dessert. Je suis aussi souvent incapable de déceler quelle vérité n’est pas bonne à dire, et ça peut m’être préjudiciable. Peut-être que ça fait partie de ma neuroatypie (par exemple, là, je me demande si c’est bien malin d’écrire tout ça).
Pourtant, sans la transparence des autres, sans les ressources que j’ai trouvées sur Internet, sans ces conversations, sans tout ça, je n’aurais pas trouvé les ressources pour aller mieux. Donc je choisis d’en parler publiquement, et tant pis si ça nuit à ma future employabilité.
Je trouve qu’on vit une époque pas formidable du tout mais au moins il y a des avancées sur la recherche en santé mentale et il faut en profiter je trouve. Je veux dire en terme de partage d’info, d’écoute, d’empathie, de ressources, d’interlocuteurices, et de traitement. C’est quand même pas tout à fait le paradis non plus, au vu es délais de prise en charge et du délabrement des services de santé, mais je trouve qu’il y a plus de bienveillance, au moins il y a ça.
prenez soin.
