réflexions sur les RS

moi après 45 min de vacuité doomscrollique

J’ai eu envie d’avoir un blog quand j’ai commencé à sortir la tête du sable et que je me suis confrontée au fait que, oui, ok, Meta c’étaient vraiment des nazis, et qu’il fallait vraiment que j’arrête Insta pour de bon, qui était un peu mon seul canal d’expression. Alors j’ai créé un compte sur Pixelfed mais l’ergonomie est vraiment frustrante et j’avais envie de dire plein de trucs qui ne tenaient pas dans le nombre de caractères max. Quand on m’empêche d’être logorrhéique à ma guise, ça m’ennuie. Et puis au-delà de ça, insta ou la méthadone d’insta, le doomscroll et la multiplicité de sollicitations (les pubs mélangées au contenu militant) me rend toute l’expérience vertigineuse et fade. J’ai plus envie d’être sur un quelconque réseau social en fait. Alors j’ai décidé qu’il fallait que j’essaye de déplacer mon portfolio ailleurs, et que je le fasse pour de vrai, mon site web. Mon world wide site. tada

avec une page où je parle.

ma tite vie.

Mes premiers usages d’Internet c’était il y a une vingtaine d’années: msn, les chatrooms, les forums, et skyblog. Je me souviens plus trop bien parce que j’avais à peu près 10 ans, mais je me rappelle qu’on n’avait pas l’adsl au début. On a été les derniers de ma ville à être raccordés parce qu’on était un peu loin dans la campagne. Je crois qu’avant ça mes parents payaient à la minute et on pouvait pas téléphoner en même temps, donc on n’avait pas trop le droit mais j’y allais quand même et ça faisait ce bruit de connexion – ouiiienihanihanihenhi.

Je me souviens d’un tout petit interstice d’usage d’internet avant les réseaux sociaux – en gros entre 2004 et 2008. J’avais un « amoureux » – on était juste amis en fait – chez qui ma mère me déposait certains samedis et avec lui on allait sur des chats et on parlait à des pervers pour rigoler (oui je sais c’est bizarre mais c’est un bon souvenir). Je n’idéalise pas du tout mon enfance ni l’enfance en général (ce sera peut-être le sujet d’un autre billet) mais à cet endroit de ma vie, je me sentais vraiment comme un enfant doit se sentir, je pense: sans préoccupations autres que de s’amuser. J’avais un usage d’Internet pas quotidien du tout, c’était simplement un kiff de se connecter et aller sur msn, les chats, faire des fanfics super gay de harry potter et tokio hotel avec mes copines sur skyblog. Mon rêve à l’époque: jouer aux sims en réseau.

construire son cerveau pas fini avec facebook

Après il y a eu Facebook et une nouvelle obsession a commencé à peupler mon esprit d’adolescente: il fallait absolument que je sois taggée sur des photos, et ce, régulièrement. C’était pas trop différent des skyblogs à la différence que sur ton skyblog, si t’avais pas une vie sociale très frénétique, c’était pas vraiment important, tu pouvais parler de chevaux sur ton blog, ou poster un blingee qui disait « je m’en foot » et c’était suffisant. En fait au collège les marqueurs du succès social c’était d’avoir des photos de ses copines ensemble sur son skyblog et écrire en légende « je t’adore, trop bien le panini nutella avec toi », et c’était réglé. Là, avec mes 13 ans et Facebook qui était une vitrine sociale, il y avait cette nouvelle donne de pouvoir espionner les autres et documenter sa vie sociale quasiment au jour le jour, ce qui obligeait à une forme de monstration régulière que ta vie était stylée, pourtant à 13 ans ta vie est un peu ennuyeuse forcément. Et puis tu es un enfant surtout.

Je dirais que le premier effet pourrave des RS sur ma vie d’ado et ensuite de jeune personne ça a été cette impression que si je n’avais rien d’intéressant à montrer de ma vie, je me sentais dépréciée, et fatalement j’idéalisais la vie des autres. D’être à côté de ce que je vivais, d’avoir un jugement constant sur ce que je vivais, d’être angoissée que ce soit trop nul, comme si c’était normal de laisser les autres évaluer si oui ou non ta vie est intéressante et comme si c’était normal d’y accorder de l’importance. Le fait d’être triste de ne pas vivre suffisamment d’aventures à son goût, ça c’est un truc normal d’ado mélancolique qui n’a aucun problème, tu le vis en privé normalement. C’en est une autre de ressentir un stress de devoir vivre des aventures pour avoir un truc à poster sur Facebook. Moi ça me rend super triste d’avoir ressenti ça.

aucune autonomie et zéro pointé en culture internet

Le deuxième effet pourrave que j’ai pu identifier c’est que j’ai grandi avec un feed généré par un algorithme. Donc j’ai jamais appris à être autonome dans mon exploration. emoji surf

Je connaissais pas trop d’auteurices de blogs ni même le principe de newsletter ni même de flux rss – un principe d’abonnement que facebook a automatisé pour ensuite décider à notre place de ce qu’on verrait ou non.

J’étais pas très curieuse, j’avais l’impression que je pouvais juste m’abandonner à des trucs via cette seule interface et pas trop réfléchir à ce que j’avais envie de lire ou de voir.

En fait les autres endroits d’Internet me faisaient peur, j’avais peur de cliquer sur un truc et m’abonner malgré moi à un truc payant, j’avais peur de révéler les coordonnées bancaires de mes parents (que je ne connaissais pas mais j’avais l’impression que c’était préenregistré et que ça pouvait fuiter sans que je le sache), ou de me faire manipuler par je sais pas qui et de recevoir des messages louches – clairement, je n’avais aucune notion de rien et j’avais déjà peur tout le temps. Les discours que j’entendais de l’école et de mes parents c’était que le web était un panier de crabes plein de porno et d’arnaqueurs et de danger en général. J’ai jamais trop entendu que c’était une zone de liberté, de partage et de gratuité, on m’a jamais expliqué ce que c’était que l’open source par exemple, j’avais trop écouté les adultes et j’étais sage et influençable. De ce fait, aucun risque que je découvre des choses intéressantes.

Je n’utilisais Internet que pour aller sur Facebook en gros, comme si c’était 100% safe.

ok bon et alors?

En fait je voudrais parler de mon usage de Meta. Je ne suis plus sur Facebook mais j’utilise Instagram pour le travail et la messagerie instantanée depuis plus de trois ans. J’ai remarqué que le souci de montrer mon travail prend souvent plus de place dans mes préoccupations que le travail en lui-même.

Je n’ai aucun pouvoir sur ce que je vois sur Instagram. Je suis abonnée à trop d’artistes, je les oublie, je confonds. Je ne fais que de la pub, je ne vois que de la pub. Je peux pas situer dans le temps la dernière fois que j’ai lu article sur Mediapart (je suis effectivement wokiste) en entier.

Je sais plus comment j’ai cette info mais il paraît qu’on a un nombre limité de décisions par jour, et ce nombre dépassé le cerveau est trop fatigué pour ensuite faire autre chose. Il paraît aussi que ce qui se passe quand on voit une pub par exemple, c’est qu’on considère inconsciemment si oui on non on va acheter le truc. Quand on voit un post sur les réseaux il doit se passer un truc similaire.

Il suffit de marcher dans une ville pour voir affiché un grand nombre de pubs et de propositions culturelles + doomscoll sur insta et ça y est dès la première heure après le réveil c’est la surcharge. Je peux pas le quantifier mais je le ressens vraiment.

J’ai du mal à fermer la porte cela dit, parce que j’ai investi énormément, que c’est un portfolio prêt à l’emploi et bien référencé, et que sans Instagram je ne me serais probablement jamais mise au tatouage et je n’aurais pas rencontré des gens que j’adore et que j’admire et qui sont pour certain·es devenu·es des amix.

c’est difficile de renoncer à:   

  • la gratification d’avoir toujours des retours immédiats sur mes publications
  • les memes (comment trouver de bons memes svp)
  • shitpost en story et faire des blagues

D’un point de vue pro, j’ai la sensation que si je quitte la plateforme je me tire une balle dans le pied. La fonction story me permet de capter l’attention des gens et de leur proposer de m’acheter des choses, et quelques fois ça marche. C’est compliqué parce que je sais que je m’auto exploite dans un environnement toxique qui me rend trop absorbée, anxieuse et malheureuse, mais j’ai peur de perdre ces choses:

  • la facilité apparente de faire connaître mon travail.
  • l’accès à une infinité d’univers artistiques
  • easy contact avec apparemment n’importe qui
  • infos militantes (pétitions, etc)

J’ai l’impression que tout le monde est sur Instagram. Mais je découvre petit à petit que non. C’est excitant d’explorer ce monde de l’internet hors réseau sociaux. C’est soulageant de ne plus vouloir jouer à un jeu dont on n’aime pas les règles. Aujourd’hui mon amie C. m’a appris à créer un site et c’était pas si compliqué en fait (merci petit ange parti prendre ton goûter).

Je suis curieuse de voir ce que ça donne de vivre et de travailler en parallèle de cette frénésie. Et en même temps je sais pas encore faire, j’ai grandi avec les RS. On verra.

Ce que promet Instagram, c’est la croissance infinie. C’est le rêve capitaliste d’un rageux en claquettes qui déteste toutes les femmes, qui veut aller sur la Lune, se rendre immortel et inoubliable, qui conquiert du cerveau disponible, qui fait des saluts nazis à la télé (j’ai aggloméré tous les tech bros dans la même personne https://spikeartmagazine.com/articles/essay-hacking-death).

Alors ok grâce aux RS des choses adviennent c’est sûr, mais sans Instagram d’autres choses seraient advenues. Je refuse de croire que d’avoir un profil Insta c’est nécessaire au contact humain et à la visibilité de son travail. Si je me trompe c’est bien triste.

Apprendre à vivre sans réseau social, c’est se contenter d’une vie à sa taille, avec un nombre d’actions et de décisions par jour limités. Apprécier les contours de ses limites, vaincre sa peur d’être oublié·e. Lire un article en entier. Forcément, louper des trucs.

Un jour j’ai expliqué la fomo à un type plus vieux que moi et il comprenait pas le concept. Il m’a dit ben en fait, c’est comme ça, on loupe des trucs tout le temps.


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